Un tour non exhaustif mais tout de même assez large des positions en présence m’amène à classer les arguments des pourfendeurs du voile en deux catégories: 

  • 1. Le consentement des femmes qui se voilent n’est pas un vrai consentement
  • 2. Et même si c’est un vrai consentement, peu importe, car le fait même de se voiler est immoral (ou indigne, scandaleux, etc.)

Tantôt on nie la réalité, tantôt on nie la valeur du consentement.
Mais de quel droit ?

ARGUMENT 1. Un faux consentement

Prenant appui sur le fait que des femmes sont contraintes à se voiler (sommées par leur mari ou leur grand frère, apparemment, agressées si elles ne le font pas, etc.), bien des pourfendeurs du voile soupçonnent que toute femme qui se voile le fait par contrainte. Pourtant, chaque fois que la parole est publiquement donnée à une personne voilée (c’est rare mais ça arrive), elle proclame que c’est un libre choix, qu’elle est très heureuse comme ça, que tout va bien. Et plein de femmes voilées n’ont pas l’air traumatisées, croisées dans la rue ou côtoyées au boulot.

La liberté d’expression met les voiles

Mais la panique morale est ainsi faite, que lorsqu’une chose nous pose un problème moral, on suspecte immédiatement le consentement à cette chose. Le oui ne peut plus être un vrai oui, quand c’est un oui à quelque chose qu’on trouve indigne. Ainsi, paniqué moralement, on ne veut même pas envisager que le voile puisse être porté par adhésion sincère à une culture estimée. Au contraire, on va condamner la culture entière qui a obtenu du consentement.

On n’envisage pas non plus que ça puisse être l’égarement inoffensif d’une période de la vie, ou quelque chose de désiré par la personne concernée plus que par le mari, ni qu’il puisse aussi être porté comme un vêtement qui a une fonction érotique, par exemple [1] ; non, le pourfendeur n’envisage rien du tout, ou plutôt rien d’autre que la contrainte.

Il y en a tout plein, des choix débiles que des personnes font par adhésion aux préceptes religieux adoptés (comme garder sa virginité jusqu’au mariage, rester entre femmes tandis que les hommes mangent entre hommes, refuser d’avorter…), mais personne ne songe à l’interdire, tandis que se voiler, ça non, ça ce n’est pas possible, ça c’est insupportable, c’est trop dommage semble-t-il de cacher ses cheveux pour accompagner une sortie scolaire, ou son corps pour aller à la plage. Parait que le scandale vient du fait que les femmes doivent se voiler pour ne pas exciter les hommes. Mais pourquoi est-ce qu’on veut absolument les voir, nous, les femmes, si elles, elles veulent se cacher ?

Pour un oui ou pour un non

Les pourfendeurs du voile ne considèrent pas qu’il y a deux situations – celles qui femmes contraintes d’un côté, et celle des femmes consentantes de l’autre -, mais qu’il n’y en a plus qu’une: les femmes voilées en général, allez hop, toutes dans le même panier de l’aveuglement et de l’incapacité à décider pour soi [2]. Pas de liberté d’expression ni de consentement qui tienne.

Bien sûr, les militants réactionnaires n’ont pas le monopole de la méfiance face au consentement. On trouve aussi chez de nombreuses féministes cette approche différenciée entre le “oui” et le “non”. Quand c’est non, c’est non, et il n’y a rien de plus insupportable que ces discours masculinistes dégueulasses qui arguent qu’un non est potentiellement un oui camouflé ; par contre, si par exemple c’est pour être actrice porno ou prostituée, ou voilée pour les plus personnes les plus facilement offusquées, quand c’est oui ce n’est pas tout à fait oui, là “c’est plus compliqué”, “c’est différent”, là on exige un peu plus du consentement (“consentement explicite”, “consentement éclairé”, etc., qui ne font que reculer le problème, car un papier signé pourra lui aussi être soupçonné de l’avoir été sous contrainte, aveuglement, etc.). 

Parmi les problèmes autour de la notion de consentement, il y a certes les difficultés pratiques à prouver qu’il a été outrepassé (surtout quand les femmes sont spontanément et systématiquement soupçonnées d’avoir “provoqué”). Mais la panique morale et la difficulté à prouver la contrainte ont une conséquence qu’on se risquera à trouver regrettable : elles créent une exigence renforcée, jusqu’à être démesurée, pour valider le consentement. Ce faisant, on risque alors de tomber alors dans ce que Ruwen Ogien appelle la conception “autodestructrice” du consentement [3], c’est-à-dire une définition du consentement si exigeante qu’elle anéantit la possibilité même du consentement. 

Gare au « consentement vrai »

Le problème, si l’on est trop exigeant avec la notion de consentement, si l’on exige par exemple “un choix clair et distinct”, purement rationnel ou logique, “vraiment libre”, faisant abstraction des déterminismes sociologiques ou des influences psychologiques (“car c’est à cause de tout cet environnement qu’on en vient à porter un voile !”), plus aucune action ne sera alors “vraiment consentie”, car toute décision est “sous influence” (êtes-vous bien certains de consentir librement et complètement à l’idée d’aller travailler lundi ?).

Il y a bien sûr des catégories de décisions spécifiquement problématiques, exigeant une attention particulière au consentement. Par exemple les décisions irréversibles (l’euthanasie, le don d’organe…). Et il faut étudier de près, et accorder toute l’écoute possible, dès que quelqu’un nie avoir consenti (après avoir couché avec un producteur par exemple), mais pour les décisions du quotidien, explicitement validées en outre, il n’y a pas de raison a priori d’avoir une exigence disproportionnée.

On a déjà des armes juridiques pour encadrer ou évaluer le consentement. Ruwen Ogien prend en exemple les critères d’annulations de la réalité du consentement que l’on trouve dans le droit des contrats : informations défectueuses, tromperie délibérée, usage de la menace ou de la force, abus de faiblesse…  Dans le cas du voile, pourquoi de tels critères pourtant assez simples (la question de savoir s’ils sont effectivement pris au sérieux quand on va porter plainte est une autre question) ne suffiraient-ils pas à cadrer un consentement, et donc à le valider implicitement s’il n’y a pas de plainte ?

choqué donc déçu

On comprend mieux le problème posé par trop de suspicion autour de la réalité et la validité de la parole, quand on écoute ceux qui cherchent des noises au « non »: se réclamer d’une quête de l’authenticité vraie de la décision est l’argument principal de ceux qui ne veulent pas entendre non (“au fond elle veut”… “C’est son éducation qui fait dire non mais son désir caché voudrait bien”…). 

En attendant qu’on parvienne ainsi à sonder le fond des opinions et l’origine des actions (dont la source et la nature exacte échappent largement à soi-même), le comportement et la parole doivent produire un consentement suffisant quand on dit non comme quand on dit oui. On pourra toujours rétorquer que le choix est manipulé, mais j’espère qu’on n’exigera jamais de consentement éclairé, intelligent rationnel et moral, pour le vote, sinon c’en sera fini de l’idée même de démocratie. 

Pas d’inquiétude : on n’a cette exigence que lorsqu’on est contrarié moralement par ce que décide autrui. Ainsi, par exemple, on va questionner, soupçonner voire « pathologiser » le refus d’avoir des enfants, mais jamais le désir d’enfant – alors même que les deux choix devraient sur le papier avoir même légitimité et dignité (et que le désir d’enfant peut évidemment être pathologique).

Conclusion

Pour les pourfendeurs du voile de « l’argument 1 », le port du voile reste soit une contrainte (ce qui existe est doit être condamné, comme toute contrainte, et l’énergie gaspillée à soupçonner voire interdire les oui pourrait être employée à considérer et démontrer les non) soit un faux oui, un non déguisé, ou aveuglé, un refus de voir les “évidences” et la domination. Ces pourfendeurs du voile n’ont donc aucune considération pour qui déclare: « j’ai décidé de porter le voile« , ne causant pourtant de tort à personne.

Heureusement pour la société ouverte et libre, il n’y a pas de raison de douter avec eux du consentement, du moins si l’on respecte (c’est-à-dire, si on ne suspecte pas spontanément) la liberté d’expression. Soupçonner qu’un consentement soit « en réalité » inauthentique n’est qu’une autre façon, plus raffinée, de déconsidérer la parole des personnes concernées. Pour les oui comme pour les non.

Et il y a malheureusement lieu de craindre qu’un pays où on n’écoute pas les oui soit aussi un pays où on n’écoute pas les non ; un pays où on n’écoute pas, quoi.

Les pourfendeurs pensent cependant être les plus cohérents. Ils moquent le fait de défendre les femmes qui refusent de porter le voile d’un côté du globe, et d’être favorable au port du voile d’un autre, en France. Tandis qu’eux au moins mènent le même combat partout, qu’ils appellent « libération de la femme ».

Mais il n’y a là aucun paradoxe, aucune incohérence: juste la considération et le soutien, partout, de la parole des concernées.

Teasing

Mais quand bien même des femmes consentiraient à se voiler, peut-on les laisser s’imposer cela ? Ne causent-elles pas des torts, notamment à elles-mêmes, dont on doit les protéger ? Ne fuit-on pas nos responsabilités, en tolérant ce choix symbolique dans l’espace public de notre pays libre où les femmes doivent être les égales des hommes ? C’est ce qu’on se demandera dans le deuxième épisode.

***




[1] Houellebecq oppose dans Soumission les femmes musulmanes qui préfèrent, pour sortir, recouvrir d’un voile les sous-vêtements sexy qu’elles n’exhiberont qu’à la maison, et les occidentales qui soignent davantage leur apparence pour la vie publique, et privilégient le vieux jogging ou le pyjama en pilou dans l’intimité du foyer. 

[2] Peut-être est-ce aussi parce qu’en pays chrétien on a eu l’habitude d’associer le fait de se couvrir les cheveux à une domination, car de fait c’est aussi comme ça que la bible voit les choses. 1 Corinthiens 11 : 

  • 3 Je veux cependant que vous sachiez que Christ est le chef de tout homme, que l’homme est le chef de la femme, et que Dieu est le chef de Christ.
  • 4 Tout homme qui prie ou qui prophétise, la tête couverte, déshonore son chef.
  • 5 Toute femme, au contraire, qui prie ou qui prophétise, la tête non voilée, déshonore son chef, c’est comme si elle était rasée.
  • 6 Car si une femme n’est pas voilée, qu’elle se coupe aussi les cheveux. Or, s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou d’être rasée, qu’elle se voile.
  • 7 L’homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu’il est l’image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l’homme.
  • 8 En effet, l’homme n’a pas été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l’homme;
  • 9 et l’homme n’a pas été créé à cause de la femme, mais la femme a été créée à cause de l’homme.
  • 10 C’est pourquoi la femme, à cause des anges, doit avoir sur la tête une marque de l’autorité dont elle dépend.
  • 11 Toutefois, dans le Seigneur, la femme n’est point sans l’homme, ni l’homme sans la femme.
  • 12 Car, de même que la femme a été tirée de l’homme, de même l’homme existe par la femme, et tout vient de Dieu.
  • 13 Jugez-en vous-mêmes, est-il convenable qu’une femme prie Dieu sans être voilée ?
  • 14 La nature elle-même ne vous enseigne-t-elle pas que c’est une honte pour l’homme de porter de longs cheveux,
  • 15 mais que c’est une gloire pour la femme d’en porter, parce que la chevelure lui a été donnée comme voile ?
  • 16 Si quelqu’un se plaît à contester, nous n’avons pas cette habitude, non plus que les Eglises de Dieu.

[3] L’Ethique aujourd’hui, p.180

2 commentaires sur « Y a-t-il des raisons d’interdire le voile dans l’espace public ? 1/2 »

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