Quand bien même des femmes veulent se voiler, peut-on les laisser s’imposer cela ? Ne se causent-elles pas un tort, dont on doit les protéger ? Ne fuit-on pas nos responsabilités, en tolérant cela dans l’espace public de notre pays libre où les femmes doivent être les égales des hommes ? 

Après avoir critiqué « l’argument 1 » des pourfendeurs du voile (« le consentement n’est pas un vrai consentement ») en première partie, et défendu le caractère décisif de la volonté qu’ont certaines femmes de porter le voile, cette deuxième partie se demande s’il n’y a pas des valeurs supérieures autorisant à se dispenser de la prise en compte du consentement.

Argument 2 des pourfendeurs du voile: « Le voile est contraire à la dignité humaine »

La cohérence des pourfendeurs du voile est d’être « contre le voile partout » (là où le femmes se battent pour ne plus le porter, là où les femmes le portent volontiers). Pour fonder cette cohérence et légitimer cette limitation de la liberté d’expression, jusqu’à nier que le consentement ait de la valeur dans ce contexte, cette position qui combat le voile partout ne se réclame pas explicitement de l’islamophobie, mais de « la dignité humaine ». 

Problème : la dignité humaine ne veut rien dire de précis. Le meilleur signal de cela est le fait que ce même concept fourre-tout est utilisé et par les pourfendeurs et par les défenseurs du voile: 

  • d’un côté, c’est contraire à la dignité humaine de se voiler, un peu comme il est contraire à la dignité humaine (et interdit en France) de participer à des lancers de nains (même si on est le nain consentant que cette activité rémunère ou amuse [1]), parce que… Eh bien on ne sait pas trop, parce qu’un humain ça ne doit pas être lancé, ni caché sous des vêtements quand ça va à la plage, voilà tout, « un être humain n’est pas un objet« , résume-t-on ;
  • mais c’est également au nom de la dignité humaine que l’autre camp veut laisser les femmes se voiler, car la dignité humaine n’est-elle pas de penser par soi-même ? On n’a pas à penser pour un autre humain, « un être humain n’est pas un objet« , résume-t-on: il peut décider pour lui-même ! Il a le droit de vouloir se voiler.

La dignité humaine exige le visage découvert d’un côté, l’autonomie de l’autre : les grands mots cachent des idées vagues mais commodes et « impactantes ». Résultat : le débat est confus.

C’est exactement comme avec la « laïcité »: les deux camps se réclament du même mot, d’un côté pour demander que les signes religieux soient masqués, d’un autre pour qu’on les laisse cohabiter librement dans l’espace public.

Alors appelons les choses par leur nom technique: sous couvert de dignité humaine ou de laïcité, les pourfendeurs du voile font au final la même chose, à savoir du paternalisme, cette forme particulière de moralisme.

La menace paternaliste pas fantôme

« L’idée principale du paternalisme, c’est qu’il faut protéger les gens d’eux-mêmes car ils ne savent pas ce qui est bon pour eux ou parce qu’ils sont trop déficients intellectuellement pour prendre les décisions concernant leur propres vie », écrit Ruwen Ogien [2], qui distingue le « paternalisme » du « moralisme » en ceci que le paternalisme se signale par ses références à des grandes valeurs « universelles » (la dignité humaine par exemple, ou « la nature »), tandis que le moralisme fera plus sobrement référence à la morale d’une culture donnée à une époque donnée (« en France on ne fait pas ça »).

Paternalisme et moralisme, c’est tour à tour ce que font les pourfendeurs du voile. Ils ne sont tous pas mal intentionnés, bien sûr, et vu qu’il y a de solides raisons de penser qu’il est aberrant de se voiler (comme il y a de solides raisons de penser qu’il est aberrant de ne pas utiliser l’électricité un jour en fin de semaine, de tripoter un chapelet, de décider de son action selon ce qu’ont dit les cartes, ou de croire en un dieu d’une manière générale), certains pourfendeurs vont préférer parler « d’éducation » que de paternalisme. 

Mais il faut prendre position et faire attention, quand on est tenté d’ériger cette éducation ou ce paternalisme en politique d’Etat (en lois qui interdisent): soit on fait le choix d’une société ouverte, tolérante en ceci qu’elle laisse chacun définir son bien et son bonheur, soit on impose notre morale et on renonce à la liberté d’expression en prétextant éduquer les gens à ce qu’ils doivent absolument trouver bien ou mal.

Ce n’est pas parce qu’on colle le joli nom « d’universalisme des valeurs » qu’on ne fait pas violence à une valeur plus fondamentale encore : la liberté de faire de soi ce qu’on a envie de faire dans la mesure où cela ne porte pas préjudice à autrui.

Les limites de la tolérance

Le choix d’une société ouverte aux libertés d’expression suppose, bien sûr, qu’on se frotte à la question fondamentale: on s’arrête la tolérance ? Où commence l’intolérable ? Les cas considérés comme « limites » par une société (faut-il laisser les gens prendre des drogues? Peut-on laisser mourir quelqu’un qui le demande? Peut-on gaver les oies? Laisser les gens vouloir travailler le dimanche? Publier et acheter Mein Kampf ? Etc.) permettent de chercher et d’affiner la réponse au cas par cas (c’est l’objet de ce blog!), de faire des nuances, de dessiner (ou de gommer) les contours éthiques d’une culture. 

Le voile entre-t-il pas dans la catégorie des cas limites? Non. Le voile n’est pas un cas limite, car la frontière du tolérable et de l’intolérable doit se baser non sur des valeurs morales, toujours confuses, relatives voire suspectes (les anti-IVG le sont au nom de « valeurs morales »), mais sur des critères plus objectifs: l’appréciation du tort fait à autrui. Il faut réprouver les actions qui causent un tort concret (ou préjudice) à autrui. 

Il faudra un autre article pour distinguer conceptuellement le « préjudice » de la simple « offense », mais pour le présent article il suffit de comprendre qu’une femme qui porte le voile « offense » certains (leur « conscience morale », un peu comme les pubs sexistes peuvent offenser, ou les clips de rap, ou l’art contemporain dans l’espace public, ou l’humour de South Park, sans que pour autant on soit légitime à porter plainte), tandis qu’un homme qui dit « j’exige que ma femme porte le voile sinon je la frappe » annonce un préjudice, un délit, et sort des limites de la tolérance et de la liberté d’expression.

Pour la liberté d’expression, la ligne jaune est franchie quand l’expression cause ou promet un tort concret (par exemple les propos racistes, antisémites, homophobes…). Mais le voile n’est pas une croix gammée. Il n’y a pas de raison objective de ne pas le tolérer (quand bien même il pourrait nous offenser parce qu’on l’interprète comme du sexisme).

Le tort qu’on cause à soi

Les pourfendeurs vont alors invoquer, pour justifier leur ingérence dans la vie d’autrui, la lutte nécessaire contre le tort que les gens peuvent de faire à eux-mêmes (comme on le fait, par exemple, en mettant des amendes à qui ne porte pas sa ceinture de sécurité).

Mais quel est ce tort causé à soi quand on se voile ? Les pourfendeurs diront qu’en se voilant on adopte une attitude soumission à l’homme, on arbore un symbole d’inégalité entre les hommes les femmes, et même qu’on fait de la propagande en ce sens.

Mais deux réserves au moins empêchent de tirer la conclusion qu’il faut prémunir chacune des torts qu’elle se semble se causer:

  • la femme voilée ne le voit peut-être pas ainsi
  • le tort n’est pas si grand qu’il faille l’interdire

On l’a vu en première partie: sauf à démontrer que les concernées parlent sous la contrainte, il n’y a pas lieu de déconsidérer la parole des concernées. Et sauf à considérer qu’elles sont trop déficientes intellectuellement ou aliénées (déconsidération de l’autonomie, paternalisme), il n’y a pas lieu parler à leur place. Celles qui portent le voile ne plaident pas pour la mise en esclavage des femmes.

Et le tort n’est pas si grand qu’il est foncièrement nocif ou irrémédiable. A quel degré de nocivité faut-il interdire les pratiques objectivement descriptibles comme nocives (la cigarette, l’alcool, le gras jusqu’à l’obésité, la pratique de la MMA, l’inscription sur LinkedIn…)? Et qui est le mieux placé pour (s’)autoriser ou (s’)interdire? Le fait de se voiler est-il objectivement plus nocif ou absurde que le choix de la vie monastique? Que le fait de vivre sans lire de bouquin de sa vie? Une femme qui écoute son mari qui la convainc de ne pas travailler pour s’occuper des enfants fera peut-être une connerie de l’écouter – n’en a-t-elle pas le droit?

Il y aura des cas limites à étudier, bien sûr (se fouetter jusqu’au sang en public, vendre un rein… J’attends que l’actualité les propose) – mais qu’est-ce qui fait du voile un cas particulier et condamnable, du point de vue de la liberté de faire de soi ce qu’on veut? Plus particulier et condamnable, en terme de « dignité humaine », que le choix de se nourrir exclusivement de plats surgelés par exemple, d’exploser dans la joie et la bonne humeur les chiffres de son empreinte carbone, de répandre des théories sexistes dans toutes les discussions qu’on a?

Conclusion

Ce qui est choquant, en conclusion, ce n’est pas que des personnes argumentent pour que les femmes enlèvent leur voile. Ce qui est choquant, c’est qu’on veuille l’interdire.

C’est même plutôt l’injonction à retirer le voile, qui entre dans le champ de l’intolérable: elle cause un préjudice aux femmes voilées en les stigmatisant. 

Alors que faut-il faire, si on veut quand même militer contre le port du voile au nom de valeurs féministes? Il faut argumenter, publier, débattre, mais il faut le faire sans condescendance ni paternalisme, c’est-à-dire, concrètement, se positionner sans nier que certaines femmes puissent vouloir porter le voile pour des raisons bonnes à leurs yeux – ce que le moralisme refuse a priori, faisant totalement abstraction de ce que peuvent y investir les concernées, et oubliant qu’elles ne portent préjudice à personne.

Les thèses qui existent à propos du voile comme objet de domination ne sont évidemment pas hors-sujet par définition, et d’ailleurs des thèses analogues existent aussi à propos de la pornographie, le rap, la maternité, ou pour rester dans le champ vestimentaires, la mini-jupe, les talons, le rouge à lèvres (choses relevant peut-être de la domination qui vise à plier les femmes aux exigences des hommes?). Mais éthiquement, politiquement et juridiquement, il faut laisser chacune choisir si l’on fait le choix d’une société tolérante (ouverte aux divergences d’opinions, aux diversités de définitions du bien et du bonheur).

Choisir, c’est-à-dire consentir ou non, interpréter, s’approprier, pourquoi pas renverser les signes.

Synthèse

En bref, il faut condamner ceux qui imposent le voile contre le gré des femmes, comme toutes les formes de contraintes transgressant le consentement, mais il n’y a aucune raison d’interdire le port du voile dans l’espace public (ni le burkini à la plage, ni la coiffe de religieuse en terrasse, ni veste en velours en salle de cours, etc.) quand c’est la volonté des personnes concernées ; on peut toujours essayer de les convaincre qu’elles se trompent, si on en parle calmement avec elles.



[1] C’est le maire de Morsang-Sur-Orge, qui, au début des années 90, décida d’interdire un spectacle de lancer de nain en boîte de nuit et fut ainsi à l’origine en France d’un des grands arrêts du Conseil d’État.

[2] Ruwen Ogien, Mon dîner chez les cannibales, chapitre 19.

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