(Ne pas lire si vous n’avez pas vu le film.)

Victime du système inégalitaire, d’une santé mentale défaillante, de l’abandon du père, d’un handicap, des incivilités, d’une éducation traumatisante, des coupes budgétaires des services sociaux, de son incompétence pour la carrière désirée, de la solitude, de l’humiliation médiatique, Arthur Fleck pète un câble et il va danser avec le diable au clair de lune.

Le spectateur suit, pas à pas, la transformation de l’anti-héros en super-vilain. La victime de la société, qu’on enjamberait s’il agonisait, commence à se sentir vivre lorsqu’il se laisse gagner par la violence en état de défense, qu’on hésitera à qualifier de “légitime” et il tue trois mâles blancs dominants, connards imbus d’eux-mêmes mais décrits comme des employés modèles par le riche candidat à la mairie, Thomas Wayne, père de Bruce le futur Batman. 

Décrivant sans “dénoncer”, le film a alors l’air “d’expliquer” et donc peut-être de “justifier” ce qui se passe au final dans la ville qui s’embrase après son passage à la télé : les gens en colère érigent le Joker en modèle, Monsieur et Madame Wayne seront exécutés froidement sous les yeux de leur fils. 

Todd Phillips invite-t-il à comprendre voire à imiter son personnage?

Ainsi, le film fait-il peur à certains, notamment aux Etats-Unis. La critique du magazine Time, vraiment féroce, fait écho à l’idée qui entoure aussi la sortie du film là-bas (pas tellement chez nous), qu’il pourrait servir de modèle à des déclassés fous furieux, tel John Hinckley, auteur d’une tentative d’assassinat contre Ronald Reagan en 1981, qui s’était réclamé du Travis Bickle de Taxi Driver (film avec lequel Joker ne cesse de dialoguer, comme avec d’autres films de Scorsese, comme Tarantino dialoguait déjà avec Scorsese, j’ai l’impression que tout le monde dialogue avec Scorsese désormais). 

Si jamais le film appelle à la violence, c’est à l’encontre des riches. Inutile cependant de chercher ce qu’il adviendrait précisément d’une éventuelle “provocation publique à la haine économique”, parce que le délit n’existe pas (que ce soit à l’encontre des riches ou des pauvres), et parce que le film n’est pas un discours prescrivant cette solution. Pas d’injonction, pas de sermon, l’intention semble être d’équilibrer les impressions de justice et les impressions d’excès. L’observation ne tombe pas dans le plébiscite.

Pas d’inquiétude

C’est peut-être parce que le film est d’ores et déjà un franc succès populaire, et qu’il entre dans le champ des “blockbusters/films de super-héros” plutôt que dans les réflexions d’auteur, qu’il inquiète plus particulièrement: plein de gens vont aller le voir, ça augmente les probabilités. Mais si d’aventure Joker fait naître des vocations chez de nouveaux individus dangereux (vraiment peu probable), ce ne sera pas ce qu’il aura voulu.

Je n’ai pas souvenir qu’Elephant ait été accusé d’inciter des jeunes à entreprendre des tueries sur des campus, au prétexte qu’il ne condamnait pas les deux tueurs de Columbine, mais les regardait avec une neutralité qui pouvait tendre vers l’affection. En tout cas Gus Van Sant n’expliquait rien. Il montrait au contraire que les tentatives d’explications sont vaines (de l’humiliation jusqu’aux jeux vidéo, en passant par l’éducation ratée ou le mal-être profond, aucune cause n’est nécessaire ni suffisante: le film montre soigneusement des “contre-exemples”, des jeunes qui connaissent les mêmes choses mais qui n’en arrivent à aucune extrémité pour autant).

Par contraste, on réalise que Todd Phillips raconte un parcours qu’il peut “disséquer”, qui se comprend donc, parce qu’on est invité à en suivre l’évolution progressive, cran par cran, et la super-méchanceté devient rien moins que logique. C’est finalement presque rassurant: le mal s’analyse. Le titre du film s’inscrit d’emblée plein écran sur l’image d’un homme à terre qui vient d’être roué de coups.

Ce qui pourra effrayer certains (la logique qui mène au crime est expliquée -> justifiée -> légitimée -> encouragée), c’est ce qui doit au contraire nous rassurer: c’est un peu trop structuré pour être pleinement crédible et donc influent. Le mal n’est plus insondable, il est le résultat mécanique d’une somme de drames dont il est tout de même assez peu probable qu’on les trouve ainsi réunis. Arthur cumule les mandales à un point qui rend la logique un peu trop excessive pour être intimement parlante (tandis qu’on pourra toujours s’identifier au mystère, parce que c’est mystérieux en soi-même, la pulsion de colère et de meurtre). 

Il y a là un paradoxe: pour expliquer le mal avec sérieux, on liste des causes trop nombreuses pour être une justification réaliste. Le seuil est franchi lorsqu’on doit comprendre que Thomas Wayne est peut-être le père de Joker, mais qu’il l’a abandonné en même temps que la mère. Un seuil qui ne fait pas basculer le film dans le grostesque non plus, bien sûr, mais dans l’univers qui est le sien: les systèmes très ficelés des histoires de super-héros. 

Un film de genre

Cette étude attentive de la transformation est donc à la fois ce qu’il y a d’intéressant et de “limité” dans le film. Joker, dont on décrit et appréhende tant le “réalisme”, m’a au contraire paru assez “stylisé”, et à la fois assez jouissif mais aussi assez inoffensif politiquement pour cette raison. 

Jouissif, pour deux raisons proprement cinématographiques au moins. Premièrement, les scènes de souffrances d’Arthur sont chacune très « justes », « équilibrées »: environnements tristes sans être larmoyants, circonstances crédibles et cruelles sans être improbables si on les prend isolément, personnages forts sans être caricaturaux, et Arthur lui-même, traumatisé et fragile sans être juste “complètement déséquilibré”.

Ensuite, Todd Phillips a su donner une forme esthétique à la dualité du rire en général (expression de la joie mais aussi de la cruauté) et du Joker en particulier (victime et coupable). Le film manie les contraires et les paradoxes. C’est une succession d’oxymores. Le clown est triste, évidemment. Il danse dans les bas-fonds. Son corps est à la fois décharné et gracile. Le maquillage coule comme une larme. On doit courir avec des chaussures de clown. Le masque blanc devient le visage « vrai », celui de « soi-même » (ce que Burton avait appliqué littéralement), la souffrance de l’introverti se transforme en colère de l’extraverti, son revolver n’est plus un accessoire.

On reste dans Gotham

Le retour à un Gotham assez marqué (pas autant que chez Burton, mais davantage que chez Nolan) participe par ailleurs à cette stylisation. Le New York d’il y a quarante ans permet de composer un décor à la fois plein d’analogies avec le monde d’aujourd’hui, et assez inactuel dans son apparence, très caractérisé dans l’ambiance (c’est ocre et bleu, plein de gros rats, de graffitis partout, l’électricité se coupe dans le métro toutes les cinq secondes…), c’est à la fois dépaysant et proche de nous. 

Et puis, le jeu de Joaquin Phoenix est très intéressant parce que riche en nuances (ne serait-ce que les nuances de rires, du handicap humiliant à l’ironie, en passant par la spontanéité, le machiavélisme, la gêne…), mais il est très expressif lui aussi, très “impressionnant”, très “performant”. Pas outré comme un Johnny Depp en pirate, hein… Mais tout en intensité permanente quand même: on est dans le registre du conte dark.

En bref, on y croit le temps du film, on joue le jeu, mais par rapport au réel, c’est quand même un peu trop de causes et d’effets. Joker ne sort pas du film de super-héros, il y est simplement entré par le méchant – et c’est très bien ainsi, d’ailleurs. 

Ouf

Sa forme de sollicitude et sa forme cinématographique composent au final une « beauté » qui n’est ni dans la vaine crue et sèche de Taxi Driver, ni la poésie délicate d’Elephant. Todd Phillips enrichit sans doute le traitement de la matière « Comics », mais il n’a pas réalisé un brûlot (ni un chef-d’oeuvre).

Il travaille le mythe du joker en le faisant pousser dans tout le panel ce que notre époque propose d’injuste et de stigmatisé. Cela donne une épaisseur au personnage en lui donnant toutes les fragilités, mais le joker n’est l’imitation de personne. Personne ne l’imitera en retour. Le film ne s’adresse pas aux jokers IRL: il n’y en a pas, des Jokers IRL. C’est de la BD.

La critique qui a peur, elle a comme d’habitude peur de la mimesis spontanée, de l’imitation du film par le spectateur trop bête pour faire la part des choses. 

Que cette critique s’inquiète donc du fait que ne s’accumulent pas aussi dans le monde réel toutes les causes qui produisent les effets du film. Et à ce titre il y a de quoi s’inquiéter en effet, car s’il n’est pas crédible que tous ces drames se concentrent sur un seul homme prédestiné (il rit par handicap) comme on l’est dans les Comics, force est de constater que tous ces drames existent indépendamment les uns des autres et s’accentuent. Joker est une convergences des chutes.

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