Ce mercredi 2 juin, il sera possible de se procurer Mein Kampf dans toutes les librairies qui voudront bien le commander, pour la somme de 100 euros. Les éditions Fayard ont intitulé leur publication du texte de Hitler, logiquement tombé dans le domaine public en 2016 (si tant est que Hitler soit bien mort en 1945…) : Historiciser le mal, une édition critique de Mein Kampf. Car il ne s’agit pas simplement d’une traduction : Fayard annonce un livre qui “propose une analyse critique, une mise en contexte, une déconstruction, ligne par ligne” (le texte lui-même prend 300 pages sur les 1000).

Le prix est le vrai scandale de cette affaire. Fayard dit qu’il n’est “pas question” qu’une telle publication puisse être lucrative ; la fondation Auschwitz-Birkenau, chargée de la conservation du site du camp de concentration et d’extermination, percevra les bénéfices. Alors pourquoi si cher, si ce n’est même pas pour eux ? Parce que ça les vaut ? En Allemagne, c’est 59 euros (plus de 100 000 exemplaires vendus), et le travail de commentaire en accompagnement de la réédition est deux fois plus conséquent. 

Sans déconner, quel livre coûte 100 euros ? Il s’agit, peut-être, de limiter le nombre de lecteurs. La perspective de débourser autant me fait tellement mal que je vais sans doute y renoncer (l’idée de le commander à Noël ou pour mon anniversaire me fait bizarre). 

D’autres signes montrent qu’on s’est méfié de sa grande diffusion. Le circuit de distribution sera inversé : au lieu d’être apporté en librairie via les réseaux de distribution, le livre ne sera que chez les libraires qui en feront la demande explicite pour la commande d’un client. On ne pourra donc même pas le feuilleter pour se faire une idée.

Pas n’importe quel livre

Bien sûr, il y a un problème avec Mein Kampf : ce texte est une chose grave. Tellement grave qu’il a une forme d’aura, il suscite a minima la curiosité. Et puis, ne pourrait-il pas donner de mauvaises idées, en ces temps troublés par l’antisémitisme et le racisme ? 

C’était la thèse de la lettre publique adressée aux éditions Fayard, titrée Non ! Pas Mein Kampf quand il y a déjà Le Pen ! écrite par Mélenchon en 2015. Il y expliquait l’horreur que lui inspirait un projet contribuant à répandre les idées du dictateur.

Que le livre tombe dans le domaine public rendant possible n’importe quelle édition n’est pas un argument convaincant. Cela ne saurait vous exonérer de votre responsabilité personnelle et morale d’en assumer la diffusion, et sans aucun doute possible, la publicité.” 

En effet, que le livre soit accessible ou pas ne change rien au fait que celui qui réédite ajoute des exemplaires, permet la diffusion, et ne doit pas se défausser en se cachant derrière internet où l’on trouve tout de toute façon. Mais n’est-ce pas une saine responsabilité d’ajouter à l’offre existante celle qui sera la plus qualitative ?

L’existence et l’accessibilité de ce texte sont des faits. Qu’il soit dramatique et insupportable que le livre ait existé, rend-il automatiquement dramatique et insupportable que le livre soit dès lors accessible ? Cette question rejoint celle de la cancel culture, sur laquelle je reviendrai. En attendant, Mein Kampf a existé, Mein Kampf est accessible. Ceux qui sont intéressés pour de mauvaises raisons l’ont sûrement déjà commandé sur Kontre Kulture, la “bibliothèque idéale d’Alain Soral”. Il est à 27,50 euros. Pour cette somme moins élitiste, on a l’opportunité de le lire et, je cite la présentation, de “ne pas être pris par la main comme un enfant”, précision qui est une pathétique façon de camoufler que le texte est mal traduit, mal ou pas commenté, même pas introduit, de le promouvoir et implicitement d’en défendre le contenu – et je ne résiste pas au plaisir de reproduire, pour son effet comique involontaire, la courte biographie de l’auteur en accompagnement du texte : 

Adolf Hitler, né le 20 avril 1889 à Braunau am Inn, ville autrichienne frontière avec l’Allemagne, est un homme politique allemand, fondateur du national-socialisme et chancelier d’Allemagne de 1933 à 1945.

On dirait que les mecs parlent d’un citoyen lambda qui a vaguement fait de la politique, c’est merveilleux. 

Sinon, le pdf est gratuit. Mais grâce à Fayard, l’intention est d’en permettre une lecture technique, documentée, instructive. “Éclairée”. 

Peu importe à Mélenchon l’appareil critique : “éditer, c’est diffuser”, résume-t-il, et diffuser c’est “faire la publicité”. Mais le livre n’a pas besoin de publicité, et s’il y en a sans doute une en ce moment parce que c’est l’actualité, ça s’estompera vite. 

Pas n’importe qui

Reste qu’on parle d’un ouvrage rédigé par le mal incarné et absolu : il n’est pas naturel de contribuer à répandre les idées qu’il contient. Mélenchon précise d’ailleurs pourquoi : 

Rééditer ce livre, c’est le rendre accessible à n’importe qui. Qui a besoin de le lire ? Quelle utilité à faire connaître davantage les délires criminels qu’il affiche ?

“Qui a besoin de le lire”. On y arrive… Seul les chercheurs, historiens, étudiants impliqués ont sans doute “besoin” de le lire. Mais est-ce qu’on ne peut pas seulement en avoir “envie” ? Pour se documenter ? Pour voir si c’est si chiant que ça ? Par curiosité ? Pour rire ? On peut aussi avoir envie de l’offrir, ou de le lire parce qu’on vient de lire Maus et que bouleversé par ce chef-d’œuvre on a envie de comprendre un peu mieux ce qui a pu contribuer au mal radical. On peut avoir envie de l’acheter, aussi, parce qu’on ressent une attirance bizarre pour le livre, une attraction inexpliquée, un peu comme on a envie de lire Sade par exemple, ou de regarder Cannibal Holocaust. Pour voir le mal de près, pour se faire une idée du mal, voire se faire du mal, qu’est-ce que j’en sais ? Mais qu’est-ce que cela peut bien faire ? Qui pense sérieusement que les nazis contemporains s’y sont mis parce qu’ils ont un soir choisi Mein Kampf en livre de chevet ?

On peut aussi, surtout, trouver ça complètement con de s’intéresser à Mein Kampf, suspect de l’avoir chez soi, stupide de perdre son temps avec ça, alors qu’on n’a même pas encore lu la Bible, autrement plus influente dans l’histoire, le troisième volume de la trilogie des confins, autrement mieux écrit et bouleversant (à en croire les chefs-d’œuvre que sont les deux premiers), ou le dernier numéro des Cahiers du foot, autrement plus réjouissant. Mais si on a des raisons de s’intéresser à Mein Kampf et que c’est dans le domaine public, pourquoi se voir interdire l’accès à un travail critique de qualité ?

Je suppose que Mélenchon a lu le bouquin, lui, puisqu’il sait “quels délires criminels il affiche”. Je ne crois pas que ça l’ait converti à la cause. Pourquoi ça arriverait à d’autres ? Je ne supporte pas quand des gens ont vu ou lu, ce qu’ils recommandent alors d’interdire en connaissance de cause. Veulent-ils nous signaler qu’eux étaient assez intelligents, mais que d’autres, beaucoup plus cons qu’eux, se feront avoir ? 

Pas n’importe quel contexte

Car vous savez aussi bien que moi dans quel contexte cette édition va intervenir : dans toute l’Europe et en France, l’ethnicisme le plus ouvert et barbare s’affiche de nouveau.

Le contexte, c’est surtout que le livre a existé, qu’il a été diffusé, qu’il est reproduit. C’est tragique, mais Mein Kampf est là. Il rôde. On peut comprendre la tentation d’en faire une sorte de secret de famille – on sait qu’il est préférable de faire la lumière sur la réalité. Le titre choisi, “Historiciser le mal”, affirme d’ailleurs que ce n’est pas une publication du livre de Hitler (qui n’est pas cité sur la couv’), mais du travail fait sous la direction de Florent Brayard et Andreas Wirsching. C’est sans doute comme ça qu’il fallait faire, même si c’est davantage le titre un peu pompeux et narcissique d’une démarche (“historiciser”, qui fera sans doute débat, car historiciser est-ce que ce n’est pas expliquer, donc relativiser, voire justifier, etc.) que d’un objet. Me serait contenté de “Édition critique de Mein Kampf”, personnellement.

En gros, j’aurais assumé ce que je fais. Publier Mein Kampf tombé dans le domaine public, en proposant aux personnes intéressées une édition démocratisant les travaux de recherche autour du “brûlot”, comme l’on dit (mot employé comme pour donner envie, non ?). Là, je trouve la démarche bizarre. Presque douteuse, tout compte fait. Débourser 100 euros (je m’en remets pas), il faut vraiment le vouloir… Il devient du coup très suspect de vouloir se procurer le bouquin ! Faut vraiment en avoir très envie…

Fayard le publie, mais faudrait surtout pas montrer qu’on a envie de le vendre. Une sorte d’hypocrisie nichée là-dedans me chiffonne. Et le pompon, c’est le format. Le livre fait 30 cm de haut par 24 cm de large et pèse 3,6 kg. Le truc est un nouveau-né. Il est immense. Faudra le ranger avec les BD ? Le faire trôner en haut de l’étagère ? 

Pas à n’importe quel prix

En définitive, cette édition est pour qui ? Comme le dit l’historien Johann Chapoutot dans Libé, on fétichise l’objet-livre, en ne le destinant ni aux chercheurs qui travaillent le texte allemand, ni au grand public qui ne va pas faire cette dépense. C’est comme si Fayard l’avait fait pour lui-même. Peut-être pour rattraper l’erreur de l’avoir publié en 1938, après validation par Hitler et caviardage des passages agressant les Français.

Inaccessible et inconfortable, faite pour que Mein Kampf ne soit pas attractif, ni acheté, ni lu confortablement, ni même feuilleté en librairie (et même difficilement en bibliothèque), cette édition m’apparait à la fois comme quelque chose de légitime, d’important et de convaincant en théorie et à l’origine, et comme une sorte de totem louche à l’arrivée. Fayard a sorti un livre en se focalisant tellement sur ce qu’on pourrait lui reprocher, qu’il a reconduit, par des chemins détournés, une sacralité suspecte. 

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