Ceux qui veulent en finir avec les internautes anonymes, se soucient fortement que les policiers le restent. (Anonymes, pas internautes.)

Les valeurs et les idéologies précèdent souvent les réflexions : les raisons supposées de craindre l’anonymat sur internet se volatilisent lorsqu’il s’agit de préserver l’anonymat des policiers.

Pourquoi vouloir lever l’anonymat sur internet ? Parce qu’il parait que le sentiment d’impunité fait faire n’importe quoi.

Peut-être, peut-être y a-t-il une corrélation entre les insultes et le fait d’être anonyme (ceux qui ont ce point de vue s’appuient-il sur des faits mesurés ?), mais certainement pas de causalité entre le fait d’être anonyme et donc d’insulter. 

L’anonymat innocent… 

L’anonymat permet de se libérer, de se camoufler, de contourner des censures, il permet à des victimes actuelles ou éventuelles de se confier, de s’exprimer sans prendre de risque, il autorise à préférer son surnom, à démultiplier son identité, à la décliner de manière ludique, à protéger sa vie privée d’une manière générale, à être un personnage, à se détendre sans être repéré par ses parents ou ses enfants, bref à se répandre tout en ne voulant pas être reconnu ou requesté ou stalké sur la base de son simple nom.

En gros, techniquement, l’anonymat permet de ne pas voir son CV remplacé par ce que piocheront et listeront les règles du référencement de Google, qui ordonnera tout quand quelqu’un tapera notre nom. 

Éthiquement, l’anonymat permet de ne pas être privé de parole, ou simplement limité, au prétexte qu’on est vulnérable, fragile, coquin, cachotier, joueur, victime, discret, inquiet, auteur qui ne veut pas avoir à se justifier, etc. Il est un espace, voire une condition de liberté : ce qu’on dira anonymement a moins de chance de se retourner contre nous (d’où la peur politique du « sentiment d’impunité »). Mais pourquoi ne pas voir qu’il y a majoritairement des cas pour lesquels… C’est heureux ?

A l’inverse, c’est peut-être l’orgueil plus que l’intégrité, qui nous commande de nous exprimer en notre nom, quand on le fait.

… Mais présumé coupable 

Lorsque des individus favorables à la levée systématique de l’anonymat, comme le journaliste Luc Vaillant, disent : « Le débat d’idées et l’élaboration politique exigent des réseauteurs responsables de leurs paroles et de leurs actes » ils se trompent et ils font les malins. Ils griment leur pseudo exigence de vertu en argument neutre. Et d’ailleurs, pourquoi toute discussion devrait-elle être un « débat d’idées » ? On n’a pas le droit de tweeter de la merde pas drôle ?

On peut être responsable de ses actes et paroles sous couvert d’un masque ; on peut être harceleur en son nom. Je recommande à ceux qui doutent des potentielles qualités d’un débat entre anonymes en ligne, de voir comment ça se passe dans les arcanes de Wikipedia.

L’anonymat permet d’accompagner la liberté de penser – pourquoi présupposer qu’il en sera fait mauvais usage ? Lutter contre l’anonymat sur internet parce que des harceleurs insultent anonymement, c’est un peu comme vouloir en finir avec les isoloirs, au prétexte que certains vont dessiner des bites sur leur bulletin de vote, ou voter le contraire de ce qu’ils disent, ou voter quelque chose qu’ils n’auraient pas osé avouer publiquement. Rien qui remette en question la validité de l’isoloir.

Les isoloirs sont une des conditions de possibilité de la démocratie moderne (on peut tout à fait remettre en question la pertinence de ce mode expression ; pour ma part il me va très bien) : ils aident à penser qu’il faut, en démocratie, protéger l’anonymat pour protéger les citoyens. 

Anonyme ne signifie pas intraçable

Je vois bien la différence entre internet et l’isoloir : un dessin sur un bulletin de vote ne nuit à personne, tandis qu’une insulte, c’est pénible (même si généralement sur internet c’est plutôt rigolo). Mais aucun anonymat sur aucun réseau social n’est un totem d’immunité. L’anonymat n’est techniquement qu’un « pseudonymat ». On a un pseudo, mais on reste traçable. Même les harceleurs des jeuxvidéo.com, a priori plus familiers des moyens de compliquer l’identification, sont retrouvés et condamnés s’ils ont franchi trop gravement les limites de la liberté d’expression.

Pourtant, apparemment, il faudrait exclusivement avoir peur, et soi-disant régler les problèmes à la racine, comme si elle était un mal, en arrachant aux citoyens le droit de se déguiser. Jean Castex a même comparé les réseaux sociaux au régime de Vichy, cet été. 

Au lieu de vouloir faciliter ou médiatiser les condamnations de ceux qui utilisent l’anonymat pour nuire, on va les récupérer pour lutter contre l’anonymat tout court, pour « sécuriser » en sommant tout le monde de montrer sa carte d’identité, jusque dans ses moindres élans spontanés d’expression en ligne. 

Qui démasquer ?

Mais pour la police, là tout à coup on a une oreille attentive aux menaces qui peuvent peser quand l’identification est systématisée. Les visages découverts ne sont plus des coupables, mas des victimes en puissance. C’est bizarre, hmm ? 

Mais de mon côté, et à l’inverse, ne suis-je pas de mauvaise foi, partisan, idéologue aussi, si jamais l’anonymat que je veux accorder aux internautes en ligne, je m’en méfie tout à tout quand on parle de la police ? 

Peut-être que oui. Je conclurai donc sur mon idéal régulateur (complètement hors-sol).

L’anonymat doit être librement accordé au choix des citoyens, il faut garder l’exemple de l’isoloir en tête, les raisons qui fondent sa mise en place pour l’expression caractéristique de la démocratie – le vote, indépendant et prémuni des menaces en retour. Il faut pouvoir être tranquille. Libre. Condamné si on déconne, mais jamais présumé déconnant. 

Et c’est le contraire pour l’Etat.

En démocratie, ceux qui nous gouvernent ne nous gouvernent que parce qu’ils nous représentent. Ils ne sont pas eux-mêmes des propriétaires du pouvoir, ils sont des porte-paroles (je parle d’un monde idéal). Ministre vient du latin minister, qui veut dire serviteur. Ainsi, un représentant ne doit rien avoir cacher à ceux qu’il représente.

C’est du politique, et de son bras armé par extension, et pas du citoyen, qu’il faut se méfier a priori – pas parce qu’il est mauvais par définition, mais tout simplement parce qu’il est « aux manettes » comment on dit, et qu’on veut avoir accès aux processus de décision. Il faut empêcher qu’au pouvoir confié s’ajoute les conforts du secret bien gardé. Et se méfier des propositions qui veulent le contraire, qui veulent toujours plus de lumière sur les citoyens, toujours plus d’ombre sur le pouvoir.

Le « monopole de la violence » dont dispose l’état doit avoir pour contrepartie qu’on puisse le surveiller. Qui garde les gardiens ? La séparation des pouvoir à sa façon, mais dans le fond : les citoyens (lambdas, scientifiques, journalistes). C’est pour celui qui est en situation de pouvoir, qu’on doit craindre que le sentiment d’impunité fasse faire n’importe quoi.

En d’autres termes, si quelqu’un utilise une image pour menacer un policier : ne pas en profiter pour condamner l’image ; il suffit de condamner la menace. 

Les moyens qu’on se donne, les budgets qu’on alloue, dépendent des horizons qu’on a.

L’argumentaire qui veut toujours plus « sécuriser » est toujours liberticide. Il considère le citoyen comme un coupable en puissance, un éventuel mauvais utilisateur de la la liberté (ici l’anonymat).

Et tout à coup… il est peut-être parano, mais pas illogique pour autant – puisque c’est le même gouvernement – de penser que c’est en étant très conscient des dérives possibles de l’anonymat, qu’on tient alors à le préserver pour la police.

Un commentaire sur « En démocratie, l’anonymat pour qui ? »

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