Quand l’extrême droite défend la liberté d’expression, c’est que les Musulmans sont ciblés. Après la liberté d’être seins nus plutôt qu’en burkini, le devoir d’être Charlie quand il caricature le prophète, voici le soutien à Mila qui n’a fait que blasphémer (bien sûr ils la défendront moins si un jour elle utilise la PMA puis éduque un enfant avec la femme qu’elle aura épousée).

Mais du coup on est piégé : si on veut défendre Mila on est dans le camp de Le Pen, de Valeurs actuelles, Causeur, etc.

Peut-être que ça peut arriver sur tel ou tel point, après tout, hein ; mais bon, on n’aime pas trop.

Ça tombe bien, on peut nuancer la logique binaire des hashtags #JeSuisMila ou #JeSuisPasMila et comprendre ce qui gêne dans la récupération par l’extrême droite.

Injure, blasphème, incitation à la haine

Ce pénible combat d’hashtags en recoupe un autre, plus subtil : celui qui oppose le « blasphème », qui n’est pas condamné en France, à des choses qui le sont, comme « l’injure » et « l’incitation à la haine ». 

(Car bien sûr l’extrême droite qui est Mila dit qu’elle l’est par défense du blasphème, et pas du tout, pas du tout du tout, parce qu’elle est d’accord avec les propos.)

Le blasphème est le discours outrageant à l’égard de la divinité. Ce n’est plus condamné en France depuis belle lurette, même si de temps en temps des croyants peuvent obtenir, par exemple, que des oeuvres soient amputés de leurs morceaux blasphématoires : Castellucci avait enlevé, pour une représentation au Mans, 12 minutes « problématiques » de sa pièce Sur le concept du visage du fils de Dieu suite aux pressions de catholiques intégristes relayées par le préfet de la Sarthe. Mais bon, du théâtre contemporain… Pas de Musulmans… Pas très médiatique tout ça.

Plus connu, un peu plus tôt dans le XXIe siècle, un juge avait condamné la marque Girbaud pour son détournement de La Cène de Léonard de Vinci représentant le dernier repas de Jésus : retrait de l’affiche car « injure » faite aux Chrétiens (oui oui), injure « au surplus renforcée (…) par l’incongruité de la position du seul personnage masculin, présenté dans une pose équivoque » (oui oui).

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Je n’ai souvenir d’aucun soulèvement de la droite dure ; quoi qu’il en soit la Cour de cassation avait heureusement annulé cela en appel ; non mais oh.

Le blasphème, on a ou on devrait avoir le droit, donc, et c’est bien ce qu’on veut nous rappeler avec #JeSuisMila.

Quant à « l’injure » c’est : « toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait » (service-public.fr, comme pour toutes les définitions qui vont suivre). 

(Contrairement à l’injure, c’est la « diffamation » qui concerne des faits. Par exemple : « tel auteur publié chez Gallimard a violé des enfants » est une phrase qui énonce des faits. C’est une diffamation si ce n’est pas vérifié.)

L’injure, elle, est tout simplement adressée « pour offenser ou blesser » quelqu’un.

Par exemple, le twitto qui avait posté « Tapettes et gouinasses à l’honneur aux #@Cesar2014 Lobby LGBT… Allumez le feu… Un bon bûcher… » a été condamné pour injure publique homophobe et incitation à la haine – cette dernière consistant « à pousser les tiers à commettre des actes discriminatoires ou violents à l’encontre de certaines personnes en raison de critères ethnique, religieux ou nationaux. » 

C’est ainsi que le procureur de la République de Vienne a ouvert une enquête pour « incitation à la haine religieuse » quand l’affaire Mila est devenue médiatique, enquête rapidement classée sans suite : le fait est que Mila n’a pas proposé à sa communautés de followers de nuire aux Musulmans.

A la limite

Alors qu’a dit Mila, exactement ? Le cas me parait très intéressant, car il est un peu « limite » (sans la franchir à mon avis).

Mila a beaucoup parlé sur sa vidéo énervée, et certains médias n’ont pas toujours la place ou le temps de tout retranscrire – ils choisissent alors un peu en fonction de ce qu’ils en pensent. On lira plutôt les extraits du genre « le Coran est ceci cela » dans les colonnes qui défendent son blasphème. En revanche, chez les plus choqués, on trouvera plutôt les extraits de la fin, quand elle annonce mettre un doigt dans le cul du Dieu des musulmans (il semblerait qu’elle n’ait pas envisagé que ce puisse être là un acte pour le plaisir du dieu ; ou alors elle a anticipé que l’anus des hommes est tabou pour les croyants ; ou bien elle a juste dit le truc qui lui passait par la tête – peut-être par association d’idée spontanée, puisqu’elle venait de parler de religion de « merde » ; mais je ne veux pas parler pour elle).

Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est qu’elle a dit : “Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul.“ Elle a dit “votre”. Elle s’adresse directement aux Musulmans. Elle ne blasphème pas au sens où elle insulte dieu directement, ou la religion en soi ; elle s’est adressée aux croyants, publiquement. 

Comme si elle insultait les personnes, eux les croyants et non leur dieu.

C’est toujours débile, une insulte, ça ne parle jamais de quoi que ce soit ; qu’on dise à quelqu’un qu’il est un salaud ou qu’on l’invite à manger ses morts ou qu’on juge que son dieu c’est de la merde ou encore qu’on veuille lui caresser la sainte prostate, on ne dit rien de tangible, on ne parle d’aucun fait, on ne désigne pas une chose précise, c’est juste des mots pour formuler une intention offensante, c’est des paroles pour concrétiser un ton agressif – mais ça peut blesser quand même, et ça a blessé manifestement. Elle a touché juste, si je puis dire.

Qui sème le vent récolte la tempête”, a du coup réagi le délégué général du Conseil français du culte musulman, Abdallah Zekri. Faisait-il subtilement référence à la Bible, où il est écrit (Osée, 8,7) « Ils ont semé le vent, ils moissonneront la tempête », ou bien a-t-il simplement dit de la merde en boîte ? Je ne veux pas parler pour lui non plus, en tout cas il s’est un peu calmé et a « condamné » les menaces de mort dont Mila fait depuis l’objet, mais il n’a pas fait dans la subtilité non plus en n’y regardant pas de près et en justifiant vite fait les menaces pas drôles du tout.

De près, Mila a-t-elle vraiment mérité la tempête ?

Yellow line technology

De près, l’injure de Mila était publiée en réponse à des insultes proférées au nom d’Allah, du genre sale lesbienne, sale pute, etc., et il devait y avoir d’autres ressentiments accumulés contre la religion en général – on peut la comprendre, surtout si elle est lesbienne. Alors elle a balancé à ceux qui l’ont insultée et à tout ceux qui pensent comme eux que leur dieu est une merde, un peu comme elle aurait pu dire qu’elle nique leur mère (ils l’aurait mal pris aussi, mais ça n’aurait pas été politique).

Bref ce sont des trucs de jeunes, quoi. Ça s’insulte sur les réseaux sociaux.

Sur le fond je ne vois pas tant que de différences entre les réseaux sociaux et une ville IRL ; je ne crois pas qu’on se parle plus mal sur Twitter que dans les embouteillages. 

Certes, sur la forme il y a quand même l’échelle et le caractère public, surtout quand on a des milliers de followers. Bon, disons que les réseaux sociaux énervés sont l’heure de pointe 2.0. Mais il est vrai que cette différence condamne les posts très suivis à la récupération politico-médiatique, à son clivage manichéen et à la justification a posteriori.

Et depuis quelques jours, c’est donc soit : 

  1. #JeSuisMila car je défends le blasphème (notamment à l’encontre Allah, ou de tous les dieux, rarement pro LGBT)
  2. #JeSuisPasMila car elle m’a injurié (ou a injurié les personnes déjà souvent victimes d’islamophobie)

Cette alternative sent le piège, car la branche 1 oublie l’islamophobie et la liberté de culte ; et la branche 2 oublie la légitimité du blasphème et la défense des LGBT.

Du coup beaucoup choisissent de se taire, et c’est sûrement le plus sage, il y a déjà trop de bruit.

Bon, et donc ?

Un peu comme dans Qui veut gagner des Millions ?, Charlie hebdo a demandé son avis au public : un sondage commandé à IFOP a posé la question « Êtes-vous favorable à ce droit de critiquer, même de manière outrageante, une croyance, un symbole ou un dogme religieux ? »

Et devinez quoi ? 50/50 ! Mince alors ! La France en plein déchirement. Magnifique.

Personnellement, je ne vois dans le déballage de Mila rien de plus qu’une réponse énervée et outrancière, des gros mots en réponse à des gros mots. Pas vraiment une « injure », même pas tout à fait une « insulte » (cette sorte de petite injure), parce que Mila ne s’adresse à personne en particulier – ce en quoi ça ressemble plutôt à un blasphème, en effet, du coup. Balancé à personne en particulier, « votre religion » ressemble à « cette religion ». Et puis voilà, elle a un peu développé, quoi.

« Mon plus grand chagrin est qu’il n’existe réellement pas de Dieu et de me voir privé, par là, du plaisir de l’insulter plus positivement« , blasphémait calmement le Marquis de Sade dans l’Histoire de Juliette. J’ai l’impression que Mila a choisi ce camp et cette tradition parce qu’on lui a présenté l’alternative entre incitation à la haine d’un côté, et blasphème de l’autre.

Mais je crois, en restant attentif à ses mots, qu’elle a balancé des paroles un peu hybrides, entre le blasphème ne faisant de tort concret à personne, et l’injure à personne en particulier non plus : elle a insulté en ciblant une valeur de ses vagues cibles, en choisissant ce qui d’après elle participe à leur connerie. Elle s’est défendue en contre-attaquant.

Réactions en chaîne

Une improbable « insulte à la religion », finalement, comme a dit Belloubet sans réfléchir (estimant dans un premier temps que « l’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience », elle a tout mélangé – peut-être pour draguer l’électorat musulman, peut-être pour re-créditer le délit de blasphème, peut-être pour faire oeuvre de novlangue de bois, on ne saura jamais). 

Mais par le plus grand des hasards, elle tombe plutôt bien, son expression qui ne veut rien dire. Par « insulte à la religion », j’entends un peu un truc comme une « insulte à la mère ». Une sorte de niquez tous vos races, en un peu argumenté, disons.

Bref, un truc qui n’est pas condamnable juridiquement, en tout cas. Une offense à du monde, un blasphème pour insulter, l’occasion de dire tout haut ce qu’on pense de la religion, mais pas un préjudice concret à qui que ce soit. Elle s’est d’ailleurs montré désolée d’avoir pu blesser des croyants sereins.

Il faut bien sûr prendre acte qu’une part non négligeable de la communauté musulmane semble prendre ce blasphème très personnellement. Comme une injure directement adressée, voire nuisible à la communauté.

Ceux qui se disent directement insultés par une fille qui a répondu à des insultes par des blasphèmes, ou qui disent qu’elle a cherché les réactions en retour, me paraissent un peu trop susceptibles.

Ceux qui dépassent les limites de la liberté d’expression en faisant le choix de la menacer concrètement en retour devraient être poursuivis pour ce délit, et condamnés. 

Ceux qui s’en foutent ont bien raison.

L’immorale de cette histoire

Quant aux musulmans qui ne se sentent ni vraiment insultés ni vraiment à l’aise face aux paroles de Mila, j’ai envie de leur trouver une circonstance atténuante. 

On défend très volontiers les critiques les plus virulentes à l’encontre de l’Islam grâce à nos grands principes flous (laïcité, etc.) – et la déclaration de Mila prend le relais d’une longue course à obstacles. 

En évoquant les grands principes flous, on se dispense toujours d’entrer dans le détail. On défend « le blasphème » en général, « les caricatures » en général – mais c’est trop commode.

Evidemment que si la question c’est « pour ou contre », tout le monde est pour le droit au blasphème. Evidemment que tout le monde est pour les caricatures. De même que tout le monde est « pour l’humour ». Mais le drame de trop nombreux médias et sondages est de déplacer le débat depuis les faits très précis vers les principes trop généraux : la question devrait être « est-ce que ce qu’elle a précisément dit est une injure, un blasphème ou incitation à la haine ? » – car ce pourrait être le cas ! – mais immanquablement la question devient « a-t-on le droit de blasphémer en France ? »

Ainsi l’extrême droite, l’immorale de cette histoire, peut se grimer en chevalier (évidemment) blanc.

Je parlais de circonstance atténuante, car je crois que nos grands principes servent de plus en plus fréquemment d’alibi pour légitimer la critique directe et générale des Musulmans, et les condamner unilatéralement, dès qu’ils se sentent offensés, à être du côté de ceux qui refusent nos grands principes.

Or on a le droit de se sentir offensé (j’ai l’impression que des gens ont le droit de se sentir offensés par la parentalité des homosexuels, par exemple – il parait même qu’ils manifestent). Parfois même a-t-on de quoi penser que peut-être, on a subi plus qu’une offense : un réel préjudice sous couvert de liberté d’expression. Je repense aux fameuses caricatures danoises. Le débat était devenu (question générale) “pour ou contre le droit de caricature ?” alors qu’on aurait dû se demander (question précise) : “que disent ces caricatures, exactement ?”

Avec la question précise, on aurait trié ; et on se serait peut-être attardé sur celle-ci : 

Et si au lieu de se demander « peut-on publier des caricatures oui ou merde et vont-ils arrêter de nous faire chier ces Arabes ? » on s’était demandé « mais elle dit quoi, précisément, cette caricature ?« , eh bien peut-être qu’on aurait réalisé qu’elle n’est pas « un blasphème qui critique la religion, ça va, c’est rien, on a le droit » ; peut-être aurait-on observé qu’elle ne représente pas tant « dieu », ou « Mahomet », qu’un musulman en général, et qu’elle dit donc, peut-être, que tout musulman cache peut-être un terroriste, et qu’elle relève donc, peut-être, de l’incitation à la haine des Musulmans, présumés coupables par définition caricaturale.

Si si, ça a un rapport ; je veux dire que la France affiche souvent ses principes pour camoufler ou légitimer son islamophobie, et je veux dire qu’on est arrivé à un point ou sous couvert de nos grands principes, on ne laisse pas toujours l’opportunité aux Musulmans de plaider que la liberté d’expression aura été offensante, ou que ses limites auront été franchies (en incitant à la haine, par exemple). 

En faisant grand cas de toute polémique les impliquant, on ne fait plus de cas par cas comme il se devrait.

Conclusion

Mila a été insultante, mais sans cibler personne en particulier. Déclinant des propos métaphoriques et agressifs, elle n’a toutefois rien dit de juridiquement condamnable en France : car on doit ranger ses propos dans la catégorie des blasphèmes, insulter le dieu c’est n’insulter aucune personne concrète, on peut concéder qu’en effet, un blasphème est potentiellement offensant (notamment quand on a pointé du doigt ceux qui croient à tout ça), mais pas préjudiciable. Personne ne va souffrir pour de vrai à cause de ce qu’a dit Mila.

Si elle avait dit : « Un bon bûcher pour ceux qui croient à ce Dieu de merde… », on basculait dans l’injure plébiscitant le préjudice à autrui.

Là, non.

On doit davantage s’inquiéter pour Mila, concrètement menacée après avoir été explicitement insultée, que pour la liberté d’expression. Et on doit s’inquiéter qu’on ne puisse être homosexuel et tranquille partout en France.

Mais on doit s’inquiéter aussi d’un climat politique où toute parole offensant les Musulmans serait classée a priori dans une case « liberté d’expression démocratique refusée par les Musulmans » – car c’est à regarder au cas par cas, toujours. Et l’incitation à la haine peut guetter.

Et dans ce cas-là, c’est plutôt la haine à l’encontre de Mila, qui a déclenché sa réponse et les réactions en chaîne. Mais je crains que tous les jurés politiques ou médiatiques à qui elle sert désormais d’alibi ne soient pas toujours mieux intentionnés que ceux dont elle est devenue l’ennemie jurée.

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